Nanga Parbat, le 16 janvier au soir : 7200 mètres...

Nous logeons dans nos sacs de couchage tout ce qu'il nous faut trouver non gelé le lendemain, même la coque intérieure de nos chaussures. Le froid est intense et vif... difficile de le mesurer : -40, -50 °C, du vent… mais quelle beauté! Le soleil se couche, l'insomnie commence entre froid mordant et excitation du lendemain... tentative de sommet, question sur les possibilités de notre organisme à supporter de telles conditions. Aujourd'hui une gelure au nez en 30 secondes par mégarde de protection. C'est dans ces difficiles conditions qu'il ne faut rien négliger... sous peine de le payer très cher...

Nuit courte, vient l'heure du départ, avec le grand remue-ménage de gestes comprimés dans le petit espace de la tente et ce carcan de froidure, emmitouflés dans nos vêtements en train de nous préparer pour ce jour décisif. Nous mettons au moins une heure à haleter dans nos préparatifs...

Enfin dehors! Pour faire ce que l’on aime : grimper! La maladresse de l'espace étroit disparaît, nous sommes dans notre élément, crampons et piolets à l'œuvre. Je ressens une gratitude physique pour mes pieds qui me fond faire la danse des orteils... au moins je sais qu'ils ne sont pas en train de geler ;-) Pareil pour mes doigts qui sont d'une maladresse incroyable emmitouflés dans d'immenses moufles, difficile de sortir l'appareil photo... immédiatement les doigts deviennent blancs.

C'est vraiment la première fois que je ressens un tel froid, je m'interroge et sais que le moindre stop ou écart est fatal. Nous sommes sur un 8000 dans les conditions extrêmement rudes de l'hiver... même si la voie est peu technique, les conditions hivernales font que c’est une des voies les plus engagées de ma vie. Nous sommes à la jonction avec la voie Herman Bull. Il ne reste plus que l’arête finale à gravir. Le ciel se charge sur le sommet, le vent se renforce. Nous sommes à plus de 7800 m par des conditions de froid extrêmes et le temps tourne au mauvais… quand je tends la main, je peux « toucher » le sommet, le toucher de mon doigt, il est tout proche ( 8125m), mon cœur s’emballe et pourtant il faut rester lucide, même à ces altitudes, sous peine de le payer très cher, trop cher… avec ces conditions météo il faut faire demi-tour sous peine de s’exposer… dans le meilleurs des cas, à des gelures…  

Frustrations, pas facile de faire demi-tour, surtout quand on regarde tout le chemin parcouru jusque-là :

Nous sommes partis le vendredi 9 janvier du camp de base. Les sacs sont lourds d’une autonomie de 10 jours en haute altitude. L’itinéraire est long et remonte le glacier du Rakkiot sur environ 10 km, avant de bifurquer sur la droite et revenir sur le sommet. C’est cette année le seul itinéraire envisageable, les autres étant en partie en glace vive et très secs…

Bref nous partons en direction du C1 de la voie Kinshofer, voie normale d’ascension de cette montagne. Puis nous traversons rapidement le début de la voie en son socle, un œil méfiant sur les séracs, quelques 1000 m au dessus de nous. Nous continuons à longer le glacier en première rive droite pour franchir une rimaye par un petit pont fragile, jouant les funambules dans un chaos de glace. Une courte désescalade en rocher nous permet de sortir de ce champ précaire de glace et reprendre pied sur le glacier. Nous le traversons ensuite complètement sur la gauche afin de contourner d’immenses tours de glace et surtout éviter la rive gauche du glacier exposée à de multiples séracs. Nous posons notre camp pour cette nuit au milieu du glacier. Il ne fait pour le moment pas trop froid, c’est même la première fois que de l’eau tombe goûte à goûte des stalactites de glace. Le coucher de soleil est de toute beauté. Rapidement le camp passe à l’ombre avec son froid mordant et vif. On se raconte notre « life » avec Tomek, on pourrait passer des heures à discuter ensemble de tout et de rien. On s’entend très bien, on a les mêmes sentiments, ressentis et aspirations.

La nuit se termine, juste le bout du nez peut sortir du duvet, c’est le moment le plus dur de la journée, sortir de ce cocon chaud, ouvrir la tente pour faire fondre de la neige, recevoir le givre sur notre visage, dans notre duvet, lentement plier tout notre matériel, mettre ses chaussures… Bref la routine. Puis remettre notre « maison » sur notre dos et continuer notre chemin rive droite du glacier.

Nous remontons un éboulis de pierre, longeons le glacier rive droite pendant un long moment sous le pic Ganalo jusqu’au C2, petit endroit loti au milieu du glacier. Le lendemain nous serpentons pour franchir d’immenses crevasses jusqu’au C3, au pied de la voie entreprise par Messner en 2000. Le jour suivant nous ne pourrons pas monter plus haut. Il fait un vent de tous les diables sur les pentes du Nanga (plus de 150km/h de vent annoncé au sommet ce jour). A 6200 m, il est moins fort, mais ne permet pas une progression en sécurité. La journée passe vite, et tentons de nous reposer entre 2 accalmies de vent.

Nous pouvons partir le jour suivant vers le haut. Le temps est nuageux, il neigeote, mais le vent s’est calmé. Le parcours est technique et nous nous régalons à cheminer entre ce dédale de glace. Petit sérac à remonter (une petite frayeur pour Tomek qui va faire une chute en tentant de grimper une partie de sérac), petit passage de pont assez précaire… Puis bivouac au dessus vers 6500 m.

Le lendemain nous continuons notre progression jusqu’à 7000m. Il fait très froid. Tomek le ressent aux pieds, moi je me gèle un bout de nez. Le soleil arrive tard vers 11h, pas avant. Nous avons droit à un coucher de soleil de toute beauté. Nous continuons notre progression vers 7200. Le lendemain on décolle un peu vers le haut pour atteindre 7500, puis on retourne au camp, passer une nuit. Demain, nous partirons de nuit pour tenter quelque chose vers le haut. Nous ne pourrons pas dépasser les 7800 (trop froid, trop de vent et une météo trop aléatoire… bref trop de risques)

Nous sommes de retour au camp en fin de journée pour une dernière nuit, très froide. Nous n’avons plus de gaz, nous ne pouvons donc plus nous faire à manger, alors pour faire passer la faim et la soif, nous discutons avec Tomek, projets…

Nous commençons notre descente le lendemain. Nous savons que nous ne pouvons compter que sur nous même, puisque Daniele nous avait envoyé un message clair et directif à notre arrivée au C4, stipulant que nous n’avions pas pris de radio, donc qu’il ne déclencherait pas de secours si nous avions un souci, plutôt que de nous encourager dans notre progression. Vive le « friendship » en montagne... 

Nous avançons sur le glacier. Il est magnifique, sculpté par le vent, des spindgriffs parcours sa surface. Il fait meilleur. De temps en temps je peux enlever mon masque de devant la bouche sans retrouver en quelques secondes mon nez blanc… comme à la montée…

Le soleil effleure la surface de la neige, nous descendons calmement. J’en profite pour faire des vidéos : le spectacle est magnifique. Je vois la crevasse et la teste avec mes bâtons. Tout cela parait assez solide pour s’y aventurer. Ca y est, je suis de l’autre côté et continue ma progression. Il devrait en être de même pour Tomek, pourtant, dans un bruit sourd, j’entrevois les pieds de Tomek et son corps qui basculent : c’est la rupture du pont de neige. J’hurle « Tomek … !...», peine perdue, il est déjà loin. Je m’approche du bord de la crevasse. Stupeur… le spectacle est effrayant, je découvre une pente de neige à 80 °, puis un trou noir. Mon Dieu! Tomek! J’hurle encore son prénom, mais pas de réponse. Tout défile dans ma tête : ses enfants, sa copine Ana, mon mari Jean-Christophe, et moi, toute seule sur ce glacier hostile… Plus de batterie sur le téléphone satellite, pour prévenir… Grand moment de solitude…

Et enfin, je perçois une voie toute petite… mon Dieu c’est Tomek. « Tomek, comment vas-tu? Tu t’es cassé quelque chose? Tu peux remonter? C’est haut?» Il me répond : « Je crois que ça va, je ne pense pas m’être cassé quelque chose, mais je ne peux pas remonter : c’est 30 m déversant au dessus de moi! »

Immédiatement je pense à notre dépose de matériel technique au dessous (corde, broche à glace, piolet…) peut être à 200m de là, j’en aurai besoin pour le sortir de ce mauvais pas… J’en informe Tomek et pars sur le champ tout en redoublant de prudence, consciente que nous sommes sur des ponts précaires. La dépose n’est effectivement pas loin, je prends tout et remonte au plus vite. C’est là qu’une peur m’envahie : saurais-je retrouver la crevasse… le vent faisant tout disparaître, Je n’ai rien laissé pour marquer l’emplacement dans cette étendue de glace. Heureusement mes traces sont encore visibles, c’est l’affolement : Je suis complètement essoufflée… J’appelle Tomek… pas de réponse… « Tomek »… toujours rien… j’imagine le pire : est-il en train de faire une hémorragie interne après une telle chute? Perte de connaissance? Il faut que je descende… après d’autres appels infructueux j’entends enfin, très loin, « Eli… » Cette réponse ne vient pas du fond de la crevasse, c’est sur la gauche, et je l’aperçois en plein effort, en train de se hisser…

Une fois remis de ses émotions, il m’explique : il a longé le fond de la crevasse sur des ponts précaires, puis trouvé une sortie envisageable.

Il n’est pas encore sorti, j’installe un relai pour sécuriser sa progression… Je tire sur la corde tant que je peux. Il me raconte sa chute : « c’est mon sac qui m’a certainement sauvé la vie. J’ai rebondi dessus à plusieurs reprises, la chute a été longue… » Je le coupe, il faut qu’on sorte complètement de ce « congélateur »… Son visage ruissèle de glace : il est frigorifié. Lorsque j’aperçois son visage, c’est un Tomek meurtri, éprouvé, difficile à reconnaître. L’adrénaline commence à perdre de son effet : il tremble de tout son corps. Je l’assieds. Il a froid, je sais qu’il ne faut pas traîner, je récupère ses affaires, porte son sac. Il faut descendre Tomek au camp de base, demain certainement qu’il ne pourra plus marcher : Il a très mal au genou.

La journée n’est pas finie, il faut rejoindre le camp de base et trouver la motivation, on est encore à 6500m. Il est faible, exténué, mais il avance doucement pas après pas. Il prend de temps en temps un ibuprofène pour soulager la douleur. La nuit arrive avec son lot d’ennui : je dois rouvrir la trace tout le long, l’enneigement du glacier ayant changé en une semaine. Des ponts de neige vont céder à trois reprises, mais cette fois, nous avons la corde. Dans la descente je pense à mes proches, en premier à Jean-Christophe bien sûr : je lui avais promis un message avant dimanche dernier délai… Nous sommes dimanche soir, il fait nuit noire et nous sommes encore loin du CB. Il va encore s’inquiéter, alors que nous allons bien, il nous faut juste du temps. Si on atteint le départ de la voie Kinshofer, le camp de base verra nos frontales et on viendra nous aider… j’espère…

Nous apercevons enfin le feu du camp… Tomek veut s’arrêter là, mais pas question, j’insiste pour le convaincre à continuer… Le cuisinier et son assistant viennent à notre rencontre et prennent le relai. Le sachant en sécurité, je redescends le plus rapidement possible pour envoyer un message à Jean-Christophe et Ana, ce sera effectif vers minuit. Tomek arrivera deux heures plus tard avec ses compars. Nous sommes complètement déshydratés et fatigués. Nous n’avions pas de gaz aujourd’hui, ni de nourriture. Je bois une dixième tasse de thé et mange un peu de riz en errant sur ma chaise le regard vide. Je réponds aux questions des gens du camp de base, Tomek est là, il se restaure dans tous les sens du terme… Il est temps d’aller trouver un peu de chaleur dans un cocon douillet.

Il nous faudra deux jours pour organiser notre retour vers des milieux plus hospitaliers : Tomek veut s’entourer de ses amis locaux, Ghani et Hamid, pour éviter une descente dans la précipitation. Pour ma part, je suis obligée de rejoindre Islamabad pour le vol du 23 janvier, je pars vers 7h du matin. Je partage ce petit-déjeuner rempli d’émotions, après avoir partagé une aventure inoubliable. J’aurais aimé partager ces moments de descente avec lui et ses amis pour parler encore et encore de notre épopée…

J’arrive à temps pour mon vol, je suis en France le 23, très tard. J’aurais des nouvelles fraiches de Tomek par Zubair (le « Sirdar » : gestionnaire des porteurs) dès le lendemain puis de Tomek. Très surprise de la version négative de Daniele, je peux néanmoins rassurer mon entourage que j’ai toujours eu et que je garderai des relations amicales fortes.

J’ai quitté le camp de base sous un ciel bleu, qui va vite se charger jusqu’à neiger très bas la nuit suivante. Le ciel nous aura épargné jusque-là. Comme si pendant un mois la montagne nous avait acceptés et épargnés, et que maintenant il était temps de quitter ces lieux.

Petit pincement au cœur de quitter ces lieux, mais nous avons vécu une histoire tellement forte avec Tomek, que mon esprit n’est pas près de quitter ces lieux. Alors merci Tomek pour ces merveilleux moments en montagne, ta philosophie de vie et ton amour pour cette montagne. Et un jour « Fairy » voudra de toi sur ce sommet ;-)

Nous avons atteint l’altitude de 7800 m durant ces 10 jours de périple dans ce carcan de froidure. Les nuits ont été extrêmement froides, et je ne pense pas avoir fermé l’œil lors de nos 4 nuits au-delà de 7000m. Une expérience ou nous avons testé nos limites… sur le fil… 30 expéditions ont du renoncer sur cette montagne… les conditions sont vraiment extrêmes…

Bref 10 jours au cœur de la montagne, de l’action à affronter la nature, le vent, le froid, le soleil, à rester bloqués dans la tente, à essayer d’avancer, à protéger les extrémités de son corps, à avoir confiance, à perdre espoir, à rêver, à faire des prévisions… Bref avec Tomek nous avons vécu une histoire hors norme en milieu hostile et naturel, une histoire à la fois simple et tellement compliquée. Difficile de décrocher son esprit de cette montagne, difficile de revenir à la réalité et pourtant il va falloir…

Le renoncement : difficile de renoncer pourtant cela fait partie intégrante de l’activité. Cette montagne est un paradoxe, à la fois si pure et si rude. Le temps peut changer en quelques secondes nous faisant prisonniers. Le vent peut hurler et se déchaîner, il peut s’y verser des mètres cubes de neige. Beaucoup ont tenté et perdu… nous sommes sur le Nanga Parbat, montagne jamais gravie en hiver, malgré plus de 30 expéditions, par des voies différentes.

Je suis heureuse d’avoir atteint cette altitude, j’ai découvert le grand froid, la grande solitude… petit pois qui transporte sa maison au fil des jours et qui apprécie le moindre progrès, le moindre pas en avant. Sur cette montagne chaque jour est une récompense, un pas vers l’inconnu, un pas vers la découverte de soi-même et de ses possibilités. 

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