Pourquoi un 8000 ?
L’idée de grimper un 8000 a mûri pendant des années dans mon esprit. Toute petite, je voulais gravir l’Everest,
avec les années, le rêve s’est ancré en moi.
Très tôt, l'altitude m’a attirée ! Déjà enfant, je grimpais toujours plus haut pour
découvrir ce qu’il y avait. Ce sont mes parents qui m’ont fait découvrir la montagne, dès mon plus jeune âge : à quatre ans, ils m’emmenaient promener au refuge du glacier blanc. Les
week-ends et les grandes vacances, nous partions en famille parcourir le Vercors ou les Ecrins.
Plus tard, à l’université, j’ai découvert l’escalade, le ski de randonnée et enfin l’alpinisme, grâce au Club
Alpin Français de Crest. Jean-Christophe, aujourd’hui mon mari, m’a initié à ces nouvelles activités.
Je me suis vite découvert une passion pour la montagne. Aussi, en 2005, j’intègre l’équipe nationale féminine
d’alpinisme de la FFCAM (Fédération Française des Clubs Alpins de Montagnes). Grâce à ce groupe, encadré par des guides de hautes montagnes, mon niveau va progresser rapidement
.Et je vais alors vivre ma première expédition en Bolivie. Ce sera un succès, nous avons en effet, ouvert cinq nouveaux itinéraires dans le massif de l’Illampu. L’année suivante, je
partais au Népal pour ouvrir une nouvelle voie sur le Pharilapcha, situé entre l’Everest et le Cho Oyu.
En 2006, lors des « Rencontres Expé » de la Grave, alors que nous présentions nos ascensions
en Bolivie, avec mes collègues féminines, j’ai assisté au reportage d'une himalayiste, qui nous parlait de sa victoire sur le Broad Peak. Son enthousiasme, sa passion, son amour pour ces
montagnes m’ont bouleversée et m’ont laissée songeuse… je repensais aux 8000.
Et cet hiver, dans le massif du Mont Blanc, en réalisant le triplé des trois faces nord du bassin
d’Argentière : Les Courtes, Les Droites et La Verte, un ami rencontré au refuge me parle de son projet sur des 8000 pour l’été à venir. Ce qui me replonge dans mon rêve de gosse
qui désormais ne me lâchera plus.
Financièrement l’expédition est difficile à boucler, mais je ne peux plus résister à la tentation de
réaliser un triplé sur le « Baltoro », l’un des trois plus grands glaciers du monde.
Réaliser l’ascension d’un 8000, en enchaîner trois dans la même saison peut sembler dément. Mais
rester sur un seul sommet risque de me faire tourner en rond !
Ce projet d’enchaînement est donc une aubaine pour moi. Pourquoi ne pas y avoir pensé auparavant ? :
Simplement, parce que pour moi, seuls les « Grands » partent dans des enchaînements et avec une solide expérience. Or, je ne me sentais pas de la pointure
des grands. Pourtant j’ai osé, et ce, sans expérience de l’oxygène rare.
Après une telle expérience, décrire mes sentiments et surtout trouver les mots pour les
exprimer, est mission impossible, tellement c’est fort.
Là haut, loin de notre monde, j’ai ressenti et vécu des choses magiques et
extraordinaires. Seule face à mes décisions dans ces immensités et une motivation sans faille, tout doute envolé : C’est alors un sentiment de plénitude
absolu.
Dans de telles conditions, j’ai appris à me connaître et j’ai l’impression de ne pas avoir atteint mes
limites et l’ascension de 4 sommets me semble envisageable…
Bien sûr, j’ai vécu des moments durs où mes sentiments et mes pensées se bousculaient. La pire journée
a été celle, pendant le trek où j’ai réalisé que j’avais oublié une chaussure de montagne en France. J’en ai pleuré de rage. A ce moment là, pour moi l’expé, avant de commencer, était déjà
finie. Je savais ne pas trouver d’autres chaussures à ma pointure puisque je fais du 36. Déjà en France, je n’avais pas pu en dénicher car les « pompes d’expé » débutent à
40. Heureusement Valéry, un des membres russes, avait une 2ème paire de chaussures très légères pour l’altitude qu’il comptait utiliser simplement pour son acclimatation, il a bien
voulu m’en prêter une, mais c’était du 43. Malgré tout, j’ai décidé d’essayer et l’espoir est revenu. Alors, j’ai fait mes ascensions avec une chaussure en 36 et l’autre en 43…Imaginez la
stupéfaction des gens devant ce spectacle!!!. Le départ fut difficile, puis je me suis habituée.
Mon 2ème moment douloureux, lors de ma première tentative du Broad Peak, a été de décider de
rentrer à cause du vent : Renoncer… toute la difficulté… mais aussi, la sagesse du montagnard ! Bref, un moment dur psychologiquement : contempler cette route que j’ai
ouverte aujourd’hui, dans cette neige profonde, accepter de ne pas aller au sommet vu les conditions climatiques non optimales : un des paramètres est dangereux… C’est très difficile
et frustrant. Mais être déjà à cette altitude reste extraordinaire pour moi qui n’avais jamais dépassé les 6500 m lors de mes précédentes expés. Comme je me sentais en pleine forme, le sommet
aurait été la cerise sur le gâteau et tellement délicieux à savourer !.
Encore, deux autres moments pénibles où mes pensées se bousculaient : d’abord, dans ma
lutte contre le froid, peu équipée au niveau de mes vêtements et surtout de mes chaussures, j’étais contrainte à une danse fréquente des orteils pour éviter les gelures !
Ensuite, lorsque le relief m’obligeait à franchir des crevasses qui laissaient entrevoir leurs abimes noirs et sans fond, et là je craignais alors que ma détente me lâche sous le poids de
mon sac !
Pourquoi ai-je réussi ce défi ?
Beaucoup d’expéditions étaient présentes dans les différents camps de base. Au Broad peak, plus
d’une centaine de personnes ont tenté le sommet, au G1 G2, plus de 30 expéditions étaient au camp de base… pourtant seule une poignée de grimpeurs sont parvenus aux différents
sommets.
Ma préparation n’a pas été différente des autres années. Je ne suis pas forcément des programmes
d’entraînements, je préfère jouer avec les activités que j’aime. Je grimpe 3 fois par semaine avec des amis : on se tire « la bourre en bloc ». Je cours ou fais du VTT
quasiment tous les jours pour décompresser du boulot et admirer un paysage ou je m’éclate dans une descente. En revanche, Les WE je suis en montagne sur mes skis, avec les piolets ou
mon « sac à pof » sur le glacier noir ou dans une face nord à Cham. Je fais également 2 ou 3 fois par semaine une bouffe avec mes amis !
Mais dans ma tête, j’étais prête et mon objectif était ce triplé. Je ne voulais pas en faire 2 mais 3. Et cette
motivation opiniâtre a été ma force.
Le K2 : pourquoi avoir renoncé à son ascension cette année ?
Pas de créneau météo assez long pour le tenter de façon sereine même après qu'il ait purgé de toutes ses
accumulations. A mon arrivée au camp de base, la montagne était chargée de neige suite à une tempête de 4 jours : 1 mètre en plus. j’ai donc pris la décision de commencer par le BP, moins
dangereux en cas de fort enneigement. Mais il a continué à neiger régulièrement pendant le mois de juillet. La météo ne laissait que de court moment pour grimper : seulement 2 jours, très
insuffisant pour tenter une ascension. Enfin les températures étaient trop douces pour la saison :- 12° à 8000 par exemple pour le 1er août !!! Ce qui est extrêmement
dangereux pour un sommet comme le K2 où ça « parpine » en permanence.
Trop de facteurs défavorables cette année ! Mais au sommet du G1, je n’ai cessé d’y penser en me
répétant qu’après ces jours de beau la montagne devrait être plus saine et si la météo se maintenait, j’aurais le temps d’y faire un saut… c’était sans compter sur cette terrible tragédie
qui a emporté beaucoup de mes connaissances.
Ces alpinistes disparus sur le K2, je les avais connus au camp de base où on se croise, on
discute, on prend un thé, ou encore on partage un repas. C’est vraiment affreux.
Pourquoi avoir décidé de ne pas avoir de porteur ni de réserves d'oxygène ?
La montagne exige une certaine éthique, elle ne peut s’accompagner d’artifices, s’il y a défi : Il est avec nous
mêmes et doit s’arrêter là où nos capacités s’essoufflent. Dans les alpes, je ne prends pas de porteurs,
Si ma propre passion doit entrainer la mort d’autres vies, je n’adhère plus : en montagne pourquoi en serait-il
autrement dans l’Himalaya ?, je n’accepte pas de faire courir un risque aux autres. Comme dans ces cordées,
organisées par des agences commerciales qui utilisent pour le transport du matériel, et ce, jusqu’au sommet
des 8000. Des hommes, dénués de tout sauf d’une famille nombreuse à nourrir. Certains sont tués par une
avalanche, une chute, un œdème, une pierre… Décider de grimper un sommet, entraine d’assumer une
certaine part de risque personnel, mais cette part je ne veux pas l’imposer à autrui.
Pour moi, l’oxygène est un artifice, une sorte de produit dopant pour augmenter les capacités physiques.
Mon meilleur souvenir !
Le sommet du G1, celui que je convoitais avec le plus de force, avant mon départ. Aussi l’ai-je gardé pour
la fin. C’est un sommet à l’ esthétique superbe, en forme de pyramide lui aussi mais le plus sauvage des 3. J’aime ces sommets isolés, loin du monde et la technique ardue qu’il
requiert également pour escalader leurs versants abrupts, un régal ! Bref, ce jour là, je suis partie, en petite forme et seule du camp 3, j’avais mal dormi et eu des frissons
une partie de la nuit. Je savais que les 2 Russes étaient au camp 4. Nous étions seulement 3 sur la montagne, tous les autres avaient abandonné. Je suis partie tard
dans l’intention de me rendre au camp 4, plutôt que grimper au sommet. Puis, je me suis boustée et mon rythme d’ascension est revenu. J’ai aperçu les Russes haut dans la montagne. Et
alors, ma « niaque » est revenue et je les ai rattrapés au 2/3 de la voie.
Pendant l’ascension, je pensais très fort à mon mari, rongé d’inquiétude depuis plus d’un mois. Et arrivée au sommet, je l’ai appelé à l’aide d’un téléphone satellitaire pour partager ma
joie et en attendant mes compères russes. La vue était extraordinaire. J’étais dans mon univers avec l’homme que j’aime au téléphone. Quel moment !!… un des plus beaux de ma vie !
Mais les 3 sommets sont magnifiques et sur chacun j’ai ressenti des moments de joie profonde et intense !
Lors de mon retour à Islamabad, les pakistanais m’ont félicitée et emmenée au resto et ils m’ont offert des
présents. Ils étaient très impressionnés par le défi que s’était lancé ce petit bout de femme. Quant à moi, je ne pouvais m’empêcher de penser à leurs femmes à eux
cantonnées à des taches souvent pénibles et sans gloire, quelquefois privées de liberté, et surtout de cette liberté que je venais de concrétiser : celle de réaliser mon rêve
d’enfant : Etrange paradoxe de notre monde encore trop bancal. …Et je dédie à toutes ces femmes de l’ombre ce triplé comme une espérance pour l’amélioration de leur condition et pour
les voir, elles aussi, un jour sourire à des rêves un peu fous…..
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