Manaslu hiver 2017Manaslu hiver 2017

A mon retour du Nanga, j’avais définitivement pris conscience que, l’Himalaya en hiver, ne lâcherait plus, comme une obsession..., cela faisait un an, mais le Nanga était toujours présent dans mes pensées. Tant de souvenirs, d’émotions fortes ne peuvent être balayés, bien au contraire, ils agissaient comme un fantôme. A la motivation, s’ajoutait une rage qui grondait en moi, une rage de vie et de besoin de grands espaces… j’ai bien fini par me dire « vas-y !».

Ma première volonté allait naturellement sur le Nanga, mais il semblerait qu’après la première hivernale effectuée, ce sommet perdait beaucoup de son intérét auprès de mes collègues himalayistes … Y aller seule était impossible compte tenu des dangers inhérents au parcours glaciaire, sans parler du contexte difficile que traverse ce pays…

Alors pourquoi ne pas aborder un autre pays, et découvrir une autre montagne…

Après renseignements, conseils, mon choix s’est porté sur le Manaslu, pour une question de sécurité du staff (le dernier village étant à un jour de marche), la progression en solo y est envisageable, après la traversée du glacier. Et plus simplement : c’est une vallée que je ne connais pas, ce qui ne peut qu’aiguiser ma curiosité… C’est donc toute une machine de préparatifs et un nouveau contre la montre qui sont lancés pour envisager ce sommet, à partir de septembre… entre stress, excitation, interrogation, formalité, entrainement…

C’est fin décembre, que je rejoins enfin dans la vallée qui mène au Manaslu.

Retranscrire cette épopée n’est pas facile, même si j’essaie de partager mes impressions et mes difficultés, il n’est pas évident de trouver les mots qui qualifient une telle épopée. Le Manaslu en « hivernal », est quelque chose auquel je ne m ‘attendais pas, une échelle de grandeur ou de comparaison entre la nature et l’humain qui est décuplée. Devant l’immensité des lieux s’ajoute une ambiance étrange liée à la solitude de mon entreprise : en effet, les hivernales que j’avais déja effectuées, côtoyaient d’autres expéditions, d’autres alpinistes, ce n’était pas le cas cette année….

Autant dire que l’ambiance était grandiose et j’ai pu mesurer ce que je représentais dans ces lieux si inhospitalier… l’infiniment petit devant le gigantesque …

Bien consciente que les tentatives hivernales sont très aléatoires de par la météo, je n’ai fait que « subir » les conditions, avec un sentiment d’impuissance, beaucoup de grands moments de solitude dans ma tente face au silence de la neige qui tombe en continu pendant 50h, posant plus d’un mètre de neige au passage…

Ce n’était pourtant pas le manque d’énergie, la motivation étant au plus haut… Remplie d’espoir : j’ai dû me frayer un chemin dans un épais manteau de neige, ce qui m’a coûté beaucoup d’énergie … Même si je peux garantir que j’étais au meilleur de ma forme physique, encore plus mentalement : je me sentais forte… rien ne semblait m’épuiser, m’anéantir. Peut être était-ce l’endroit qui rechargeait mes batteries en permanence. C’est la première fois que je n’ai quasi pas lu au camp de base, l’harmonie de cette montagne me suffisait. J’étais vraiment dans mon milieu et l’atmosphère du lieu me comblait…

Mais la montagne en hiver, impose des conditions qui ne tiennent pas compte de la survie humaine, les conditions devenaient trop dangereuse : J’étais dans un océan de neige, pas moins de 7 mètres de neige sont tombés pendant le mois de janvier, entrecoupé de vents extrêmement violents en continu en altitude… Grimper sur les flancs de cette montagne est la chose la plus ardue que j’ai eu à vivre, toujours dans une atmosphère menaçante. Des heures durant, je traçais ma voie. Je crois que je peux dire que cette tentative a été la plus engagée de ma vie…

Cette nouvelle expérience ou j’ai vraiment fleureté avec mes limites, les conditions étant vraiment, vraiment extrêmes !!!

Tous ces jours passés au cœur de la montagne, de l’action à affronter la nature, le vent, le froid, bloquer dans la tente, en espérant avancer, tout en protégeant les extrémités de son corps. Avoir confiance, perdre espoir, rêver, faire des prévisions… Au final une histoire qui paraît si simple, mais qui en définitive est tellement complexe !

Une nouvelle fois les hivernales himalayennes ne m’ont pas ouvert leurs portes... Le temps extrêmement perturbé peut changer en quelques secondes me rendant prisonnière… Le vent a hurlé et s’est déchaîné, il a déversé des mètres cubes et des mètres cubes de neige.

Malgré cela, je suis tellement heureuse d’avoir pu vivre cette nouvelle aventure en hivernale, j’ai découvert plus que le grand froid bien trempé cette année, j’ai vécu aussi la grande solitude himalayenne… c’est sûrement la plus riche expérience de ma vie mais aussi la plus extrême et la plus engagée !

Une expérience qui me rapproche de mes interrogations sur ce que je viens chercher dans des une telle ambiance, mais qui me donne d’autres énigmes au fond de moi …

Je ne sais pas si je pourrais revivre une telle expérience…

 

 

Quelques extraits de mon journal de bord, pris sur la volée :

« Dans ce crépuscule d’hiver, les crampons disparaissent sous mes pas et la quantité de neige, une froide caresse de neige levée par une brise me pèse un peu plus sur les paupières givrées. Larmes de froid et de vent glisse sur ma joue…La neige roule doucement sur les pentes de neige qui s’échouent silencieusement sur la lèvre d’une crevasse. Mon souffle délié casse ce silence. Le froid est glacial !! »

« Je rentre dans ma tente et me régale de la respiration calme du grand vide, de ces grands espaces. J’apprécie cette escapade en solo plus que jamais. Moi seule, face à l’infini… »

« Malgré la fatigue, le sommeil ne vient pas, l’émotion est si forte en ces lieux... Dans ce silence, la montagne est si simple à vivre ! Que cette journée peut être belle dans ma mémoire… juste la pureté du lieu… et devant mes yeux ce soir défilent cette beauté sans cesse renouvelée… …. Le jour, c’est le temps des découvertes ; la nuit, celui des souvenirs. »

« Il fait un froid intense et vif... difficile de le mesurer : -40, -50 °C, du vent, mais quelle beauté. Le vide augmente et la montagne se resserre, se réduit, s'écrase vers le sommet.

« Un sentiment d’impuissance face à ces chutes de neige… subir sans rien pouvoir faire, simplement prier pour que ça s’arrête au plus tôt , pourtant elle continue de tomber dans un silence effrayant… »

« Une progression stressante, sur mon passage de nombreuses plaques se tassent, quand c’est plus pentu, c’est la rupture. Je dois choisir un cheminement ou la neige tient, évaluer les risques de la pente, tester des ponts précaires au gouffre effrayant. Je dois gérer la trace et la tension des dangers objectifs, tout en portant un sac très lourd. Le lendemain, je ne peux plus faire les 2 : porter le sac et brasser des volumes très important de neige. Je décide donc de laisser le sac, tracer dans un premier temps, puis redescendre et remonter avant que le vent n’ait déjà recouvert mon travail de fourmi ! Quand la pente se redresse, je dois utiliser non seulement mes jambes, mais aussi mes bras pour pouvoir avancer, la neige m’arrive jusqu’aux épaules, et je dois choisir un passage ou les pentes ne sont pas trop larges pour ne pas « déclencher » une plaque de neige, et me faire entrainer. Je ne sais pas ce qui est le plus éprouvant en ce moment : brasser ou bien la tension nerveuse face aux conditions, et l’évaluation en permanence des risques et du cheminement le moins dangereux. Ce qui est sûr c’est que je suis en train de vivre un moment incroyable dans ma vie d’himalayiste. Je fleurte rarement avec mes limites, mais là, je sens que la limite n’est pas loin. Les pentes au dessus sont de plus en plus larges, des plaques à vents se sont déjà détachées naturellement. J’arrive aux limites de la sécurité et si je continue, je joue à la roulette Russe…. Chamboulement dans ma tête face à ce travail incommensurable pour en arriver là, cette envie de monter, de réaliser enfin mon rêve et cette réalité que je prends en pleine face : la montagne est trop dangereuse, si je continue le risque est immense… immensité des lieux, immensité des pensées, je pleure de rage, d’envie, mais au final de désespoirs. C’est la première fois que je ressens ce trou noir, ce néant, que je ne peux pas nommer, mais qui est « vraiment présent »

Merci à mes partenaires :
 
Valandré, Everest Travaux Acro, Team Work, Blue Ice, Grivel, Boréal, Julbo, Cascade Design, MSR, Thermarest, WAA Expert, Advanced Tracking, Ultimum, Force Ultra Nature, Béal.
 
Merci Ludovic Giambiasi pour le petit bout de chemin parcouru ensemble à marquer les crevasses, ta bonne humeur et ta présence au camp de base.
 
Merci à Jean-Christophe Revol une nouvelle fois pour ta patience !
 
Merci à Rishi et ton staff de l’agence Satori pour la logistique du camp de base.
 
A bientôt, Elisabeth.

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